Apprendre à favoriser les rôles bénéfiques des erreurs.

ANAE N° 155

Selon les contextes et l’environnement, l’erreur peut avoir un rôle positif ou négatif dans le développement psychologique des enfants et leurs apprentissages. En effet, l’environnement (la famille, l’école, le travail, etc.), à travers sa façon de considérer les erreurs en général, va jouer un rôle majeur dans l’évolution des comportements des enfants, de la prise de décision et de risque à la créativité.

Le fait de pouvoir commettre des erreurs témoigne en quelque sorte de la liberté d’un individu. L’erreur est même considérée depuis les philosophes anciens comme le propre de l’Humanité. Les sciences modernes expérimentales en ont même fait un principe de base de sa méthode fondée sur les essais et les erreurs (Bachelard, 2000). En psychologie, l’étude des erreurs systématiques est fondamentale car elle renvoie à une question générale : comment les sujets comprennent-ils la
réalité ? Elle se distingue même ainsi, à travers la réponse donnée, des autres disciplines scientifiques (O’Neil, 1958). Il est possible d’observer des erreurs dans toutes les fonctions mentales, avec par exemple les phénomènes d’illusions perceptives (erreurs perceptives), de faux souvenirs (erreurs mnésiques) ou encore de biais de confirmation ou de croyance (erreurs de raisonnement). Les erreurs peuvent être non seulement individuelles mais aussi collectives (avec par exemple la tendance à donner un jugement qui se rapproche de la norme émise par le groupe).

Les erreurs jouent souvent des rôles bénéfiques dans le développement psychologique des enfants et dans leurs apprentissages à travers leurs fonctions cognitive et affective (Gentaz & Rivier, 2018). D’un point de vue cognitif, l’erreur facilitera l’évaluation d’une performance, d’un écart au but ou encore aidera parfois à la réalisation d’une tâche et au développement des connaissances. L’erreur apparaît ainsi comme un moment quasi indispensable lors de la construction des premiers apprentissages. En effet, dès le début de sa vie, l’enfant a un besoin instinctif d’apprendre. Ce besoin lui est nécessaire pour s’adapter à chaque instant à son environnement en perpétuelle modification. Pour Thorndike déjà en 1932, le principe de base de l’apprentissage est l’exploration, seules les solutions utiles étant renforcées positivement, tandis que l’enfant laisse de côté les comportements mal adaptés. Ce type d’apprentissage favorisant le jeu des réussites et des erreurs est à la base même du béhaviorisme (cf. les travaux de Watson) et du conditionnement opérant de Skinner.

L’erreur peut aussi avoir une fonction affective lorsqu’elle est considérée ou évaluée par l’enfant comme positive ou négative. Dans ce cas, les erreurs joueront un rôle dans les émotions ressenties par l’enfant et sa motivation à poursuivre sa tâche (Bosc-Miné, 2014). En effet, la réception de l’erreur par l’enfant suscitera selon les circonstances des réactions négatives (anxiété, colère) ou positives (fierté, satisfaction) qui joueront sur sa motivation. Les erreurs perçues comme positives, par exemple entendre des paroles d’encouragement pour achever une tâche avec succès, favorisent la motivation de l’enfant, tandis que les erreurs perçues comme négatives ne sont pas toujours acceptées ou utilisées par le même sujet et inhiberont même parfois sa motivation.

Faire des erreurs est inévitable et quotidien. Désagréables au premier abord, les erreurs sont pourtant considérées à quelques occasions comme positives lorsque, dans un certain contexte, elles sont acceptées par l’enfant. Cependant, l’erreur est souvent ressentie comme un événement négatif. En effet, comme toute prise de décision implique un choix au risque de se tromper, la peur de faire une erreur peut donc engendrer une absence d’audace ou de décision. Si elle est assimilée à un échec général personnel (Pépin, 2016), elle conduira parfois les enfants et les adolescents à une peur de commettre des erreurs qui peut devenir pathologique (Fanget, 2013). Quels sont les blocages qui empêchent les enfants de les accepter et de ne plus les utiliser ?

Si d’un point de vue rationnel, il serait parfaitement logique et productif d’accepter d’apprendre de ses erreurs, il existe cependant des biais psychologiques et des facteurs culturels qui nous en empêchent. Par exemple, les émotions affectent les préférences et donc nos choix (Brehen, 1956). Quand on doit choisir entre deux plats, deux partenaires, a priori équivalents, le choix déclenche une réévaluation automatique inconsciente de nos valeurs : notre choix augmente sa valeur et notre rejet la minore ; nous préfèrerons ce que nous avons choisi. Ce biais, pratique dans la vie quotidienne, peut ralentir dans un certain nombre de cas l’apprentissage à partir de l’erreur : un seul essai n’est, en effet, pas suffisant pour bien comprendre ce qu’il s’est passé. Pour dépasser ce biais, des chercheurs proposent de privilégier les méthodes pédagogiques basées sur l’observation des autres et de leurs erreurs. Ainsi, l’enfant, délivré de sa centration sur ses propres choix, est-il plus en mesure de tirer des leçons utiles à partir des erreurs commises par les autres (Meunier & Morfardini, 2016).

En conclusion, il est important au moment de cette rentrée et des bonnes résolutions qui l’accompagnent que les professionnels aident les enfants à identifier leurs blocages et leurs erreurs éventuelles. Ils seront ainsi en mesure de progresser et de considérer les fautes comme positives de façon à favoriser davantage le rôle bénéfique de l’erreur dans leur développement psychologique et leurs apprentissages.

  Pr Édouard Gentaz
Professeur de psychologie du développement à Université de Genève et
Directeur de recherche au CNRS (LPNC-Grenoble)
Rédacteur en chef d’A.N.A.E.

RÉFÉRENCES

BREHM, J. (1956). Post-decision changes in desirability of alternatives. Journal of Abnormal Psychology, 52, 384-389.

BACHELARD, G. (2000). La formation de l’esprit scientifique. Paris : Vrin.

BOSC-MINÉ, C. (2014). Caractéristiques et fonctions des feedbacks dans les apprentissages. Année Psychologique, 114, 315-353.

FANGET, F. (2013). Je me libère. Paris : Odile Jacob

GENTAZ, É. & RIVIER, C. (2018). Là où l’erreur est nécessaire. Les rôles bénéfiques des erreurs dans le développement psychologique et les apprentissages. Psychoscope, 5, 16-19.

MEUNIER, M. & MORFARDINI, E. (2016). Comment apprendre des erreurs des autres. The conversation France. Http://theconversation.Com/comment-apprendre-des-erreurs-des-autres-61121

 O’NEIL, W.M. (1958). Basic issues in perceptual theory. Psychological Review, 65, 348-361.

 PÉPIN, C. (2016). Les vertus de l’échec. Paris : Allary Éditions.

THORNDIKE, E. (1932). The fundamentals of learning. New york: Teachers College Press.

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