Recherches, ministère de l’Éducation nationale et recommandations pédagogiques : comment transformer une dynamique de défiance en dynamique de confiance ?

ANAE N° 160

Comment les données de la recherche peuvent-elles aider le système éducatif français à relever les nombreux défis mis en évidence, notamment par certains rapports (CNESCO, Cour des Comptes, etc.) et par les résultats des évaluations internationales (PISA, PIRLS) ? Le ministère de l’Éducation nationale (MEN) souligne l’importance de la prise en compte portant sur les données scientifiques dans la politique éducative, suggérant l’avènement d’une politique éducative fondée sur des preuves (Pour une revue récente de cette question dans le monde anglo-saxon, voir Slavin, 2019).

Rappelons que cette approche incarnée depuis de nombreuses années par les chercheurs en sciences cognitives appliquées à l’éducation (cf. Dessus & Gentaz, 2006 ; Gentaz & Dessus, 2004) est dans la continuité de celles prônées par Les Fondateurs français des sciences de l’éducation. Ainsi, le professeur Gaston Mialaret (qui succéda à la tête du Groupe français d’éducation nouvelle, co-créé par Henri Wallon) a été instituteur, puis professeur de mathématiques. En 1967, il a obtenu une chaire de psychologie qu’il a intitulée « chaire des sciences de l’éducation », donnant ainsi naissance à un nouveau département universitaire. Ses travaux témoignent d’un effort constant de confrontation entre pratique pédagogique et résultats de la recherche en éducation. Il accordait, en particulier, une importance cruciale à la formation des enseignants qui, selon lui, devait avoir pour principal objectif de permettre à chacun de développer une attitude scientifique devant les faits. Il a, enfin, mis l’enfant au centre du dispositif éducatif, en insistant sur la nécessité de prendre en compte les divers processus psychologiques mis en œuvre dans et par l’action éducative.

En 2018, le MEN a publié un Guide fondé sur l’état de la recherche pour enseigner la lecture et l’écriture au CP de 132 pages, à destination, principalement, des enseignants. Il comprenait une partie théorique et d’autres chapitres présentant des recommandations pédagogiques concrètes pour la mise en œuvre des apprentissages dans la classe. La question est donc de savoir si toutes ces recommandations pédagogiques sont fondées sur des données provenant de la recherche et donc de preuves scientifiques.

Les réactions de plus en plus critiques de nombreux chercheurs montrent que ce n’est malheureusement pas le cas. Par exemple, l’article du Pr. Bosse et de ses collègues dans ce numéro explique pourquoi la préconisation « entrer par le graphème et non par le phonème » n’est pas fondée sur un consensus de la littérature scientifique. Il est aisé de relever dans l’ouvrage d’autres exemples de préconisations non fondées scientifiquement, comme celles concernant les mots-outils, la place du dessin, etc. En conséquence, je ne peux que partager les inquiétudes de ces chercheurs qui nous alertent sur les conséquences négatives de telles pratiques institutionnelles : Outre le risque de ne pas faire évoluer les pratiques vers les pratiques les plus efficaces, ce qui est pourtant l’objectif, le risque est grand d’aboutir à un discrédit très fort de la recherche, des chercheurs et de tous ceux qui annoncent se baser sur les résultats de la recherche dans le domaine de l’éducation. De plus, de telles pratiques sont une illustration typique du dysfonctionnement du système scolaire français : ultracentralisé, pyramidal et descendant. En conclusion, la mécanique d’élaboration de ce guide (et des prochains qui arrivent) ainsi que ses contenus sont en train de générer une dynamique de défiance des enseignants et des cadres du MEN (CPC, IEN, etc.) vis-à-vis de la recherche.

Comment favoriser, une dynamique de confiance entre d’une part les chercheurs et leurs preuves scientifiques et, d’autre part, les enseignants et leurs savoirs empiriques ? Comment construire un guide partagé qui ferait consensus aussi bien chez les chercheurs que chez les enseignants ? Je pense qu’une approche davantage décentralisée, plus horizontale, plus partagée, montante et descendante, serait bien plus efficace, favorisant au mieux les changements de pratiques pédagogiques. Deux types de levier (voir aussi par exemple, les apports des recherches interventionnelles, Gentaz, 2017) sont possibles et largement décrits dans la littérature scientifique.

Un premier levier concerne l’état de la recherche à communiquer aux enseignants : ce dernier doit faire l’objet d’un consensus clairement établi par une expertise collective regroupant l’ensemble des disciplines scientifiques appliquées à l’école. Les rapports d’expertise produits par l’Inserm en France (par exemple celui publié en 2007 sur la dyslexie) ou par le National Reading Panel aux États-Unis sont des exemples très pertinents. Les résultats à diffuser doivent principalement se fonder sur les conclusions de méta-analyses et non sur quelques études (Gentaz, 2019). Ils doivent aussi apporter des données claires et transparentes sur « le degré de certitude » qu’on a sur l’efficacité de telle ou telle pratique, comme le fait le site de l’EEF, ou la graduation en 3 niveaux Strong evidence, moderate evidence, promising evidence préconisée par l’ESSA (voir Slavin 2019) Rappelons que dans son analyse de plus de 900 méta-analyses portant sur plus de 50 000 articles scientifiques quantitatifs publiés en langue anglaise (Hattie, 2017), il classe les 150 facteurs qui influencent le rendement scolaire des élèves. La taille moyenne d’effet est de 0,40, tandis que le premier facteur : prédictions/attentes des élèves a une taille de 1,44 et le second (programmes basés sur la connaissance du développement psychologique de type piagétien par les enseignants) a une taille de 1,28.

Un second levier concerne des recommandations pédagogiques concrètes pour les enseignants dans les classes : ces points pourraient être traités en impliquant, dès le départ, des groupes d’enseignants experts. On s’inspirerait, alors, de la démarche du design participatif (Valente, Bara & Gentaz, 2018) dans la rédaction des recommandations. En testant, ensuite, leur acceptabilité et les contraintes de leur mise en œuvre auprès d’autres groupes d’enseignants.

En conclusion, si nous voulons favoriser des interactions vertueuses entre les chercheurs, leurs résultats et les enseignants en classe, il est urgent que les décideurs et cadres du MEN changent d’approches et de méthodes.

Pr Édouard Gentaz
Professeur de psychologie du développement à Université de Genève et Directeur de recherche au CNRS (LPNC-Grenoble)
Rédacteur en chef d’A.N.A.E.

RÉFÉRENCES
BOSSE, M.-L., BOGGIO, C. & POBEL-BURTIN, C. (2019). Enseigner le code alphabétique au CP : quelles données scientifiques pour quelles recommandations pédagogiques ? A.N.A.E., 160, 415-421.

DESSUS, P. & GENTAZ, É. (Eds) (2006). Apprentissages et enseignement. Sciences cognitives et éducation. Paris : Dunod.

GENTAZ, É. & DESSUS, P. (Eds) (2004). Comprendre les apprentissages. Sciences cognitives et éducation. Paris : Dunod.

GENTAZ, É. (2017). Co-construction de recherches en sciences cognitives interventionnelles : un outil pour développer la formation initiale et continue des enseignant-e-s. A.N.A.E., 146, 9-10. https://www.anae-revue.com/anae-en-accès-libre/léditorial-d-anae-en-accès-libre/

GENTAZ, É. (2019). Connaissances scientifiques : apprendre à identifier et différencier les sources d’information. A.N.A.E., 158, 7-9. https://www.anae-revue.com/anae-en-accès-libre/l-éditorial-d-anae-en-accès-libre/

HATTIE, J. (2017). L’Apprentissage visible pour les enseignants. Québec : Presses de l’Université du Québec.

INSERM (2007). Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie : bilan des données scientifiques. Rapport. Paris : Inserm, XV – 842 p., expertise collective. http://hdl.handle.net/10608/110

MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE (2018). Guide fondé sur l’état de la recherche pour enseigner la lecture et l’écriture au CP. https://eduscol.education.fr/cid129436/pour-enseigner-la-lecture-et-l-ecriture-au-cp.html

NATIONAL READING PANEL (2000). https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=3&ved=2ahUKEwjs-c6Dr-TiAhVbBGMBHSNzDh8QFjACegQIAhAC&url=https%3A%2F%2Fwww.nichd.nih.gov%2Fsites%2Fdefault%2Ffiles%2Fpublications%2Fpubs%2Fnrp%2FDocuments%2Freport.pdf&usg=AOvVaw0dX35X2ibqbW8NTdvIiind

SLAVIN, R. E. (2019). How Evidence-Based Reform Will Transform Research and Practice in Education, EducationalPsychologist. DOI: 10.1080/00461520.2019.1611432

VALENTE, D., BARA, F. & GENTAZ, É. (2018). Un guide pour concevoir des livres multisensoriels accessibles à tous avec la méthode du design participatif. FAPSE, Université de Genève : https://www.unige.ch/fapse/sensori-moteur/files/8715/4106/9114/GUIDE_PRATIQUE_3-IMPRESSION.pdf

Pour citer cet article : GENTAZ, É. (2019). Recherches, ministère de l’Éducation nationale et recommandations pédagogiques : comment transformer une dynamique de défiance en dynamique de confiance ? A.N.A.E., 160, 287-290.

https://www.anae-revue.com/anae-en-accès-libre/l-éditorial-d-anae-en-accès-libre/

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