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Réfléchir à nos formations académiques en psychologie pour mieux préparer l’avenir

A.N.A.E. N° 142 – JUILLET 2016

Les jeunes adultes qui sont sur le point de terminer leur formation secondaire par l’obtention de leur baccalauréat en France (ou leur maturité en Suisse) doivent aussi choisir leur future orientation à l’université. Nombreux sont les étudiants et étudiantes (en grande majorité) qui souhaitent commencer par un cursus de psychologie. Le choix de la psychologie scientifique est très positif car il témoigne de la grande attractivité de cette discipline chez les jeunes adultes. Pour preuve le grand nombre d’étudiants inscrits en première année pour laquelle il n’existe pas de numerus clausus. Cette attractivité de la filière psychologie peut s’expliquer par plusieurs raisons dont en particulier une formation à double dimension. En effet, elle est la seule filière à allier une dimension académique universitaire (ainsi que la sociologie, la biologie…) et une dimension professionnalisante (à l’instar de l’orthophonie par exemple) avec le diplôme final de master donnant légalement droit au titre de psychologue (sous réserve de conditions spécifiques que la plupart des masters remplisse).

Ces caractéristiques doivent nous conduire à réfléchir de manière approfondie et constante sur les formations académiques, leur pertinence ou leur qualité. Cette réflexion peut être conduite au regard de deux exigences et contraintes fondamentales qui pèsent spécifiquement sur les grandes missions des enseignants-chercheurs en psychologie.

La première mission est celle de produire non seulement des connaissances fondamentales destinées principalement aux autres chercheurs mais aussi des connaissances appliquées ou finalisées destinées aussi bien aux autres chercheurs qu’aux psychologues praticiens. Rappelons que toute production scientifique de connaissances fondamentales et appliquées s’inscrit dans un processus rationnel de construction et de vérification d’hypothèses, d’observation outillée ou encore de recueil d’informations sur les comportements et les pratiques. Ce processus de production de connaissances par les enseignants-chercheurs peut être aussi un excellent moyen de formation pour les étudiants.

La seconde mission est d’enseigner non seulement des savoirs fondamentaux (comme des modèles de développement de certaines fonctions mentales) mais aussi des savoirs pratiques ou savoir-faire élémentaires (comme la conduite d’entretien avec un enfant ou adolescent ou la pratique des tests psychométriques), indispensables à tous les futurs psychologues. Les enseignements de ces savoirs permettront aussi aux étudiants d’acquérir des compétences méthodologiques transversales : le raisonnement expérimental, les analyses corrélationnelles, les observations, indispensables pour la réussite de leur formation académique et leur devenir professionnel, aussi bien en clinique qu’en recherche.

Le croisement de ces deux facteurs permet d’identifier des profils de formation allant schématiquement d’une formation entièrement tournée vers la production de connaissances fondamentales et l’enseignement des savoirs qui en sont issues à une formation entièrement tournée vers la production de connaissances appliquées et l’enseignement de savoir-faire. Bien entendu, ces deux profils extrêmes n’existent pas et les filières actuelles proposent des profils mixtes et pondérés selon les orientations plus ou moins explicites de chaque institution.

Ces orientations devraient être largement discutées au sein des équipes d’enseignants-chercheurs afin d’être énoncées clairement auprès de nos étudiants et institutions. Concrètement, un étudiant intéressé par le développement et la clinique devrait savoir s’il va recevoir une formation complète sur l’examen psychologique des enfants, de l’entretien à la rédaction d’un compte-rendu en passant par la passation de tests et l’interprétation des résultats.

Un étudiant en psychologie devrait pouvoir acquérir les savoirs récents et fiables de sa propre discipline (et tous ses sous-domaines) dans une perspective intégrée sans faire les frais de nos découpages arbitraires historiques. Inciter nos étudiants à élaborer au cours de leur formation une sorte de livret de compétences, de savoirs, savoir-faire ou savoir-être (éventuellement sous forme d’un  porte-folio électronique) est un bon moyen de les aider à identifier, formaliser et valoriser l’ensemble de leurs acquis à l’issue de leur master. De plus, ils doivent acquérir une culture générale sur les avancées des sciences connexes (e.g., neurosciences, linguistique, sociologie, etc.) et des pratiques complémentaires (e.g., hypnose, pleine conscience, etc.) afin de mieux situer leur point de vue disciplinaire et mieux comprendre les points de vue des autres professionnels avec qui ils vont  travailler, pour favoriser le dialogue. L’ensemble des savoirs et savoir-faire, construits, enseignables et enseignés doivent être issus non seulement de la psychologie mais aussi d’autres disciplines et pratiques complémentaires.

Cependant, le succès de la filière psychologie peut nous inciter à ne pas conduire une réflexion approfondie sur la pertinence ou la qualité de nos formations. En effet, quels qu’en soient leur nature ou niveau, les étudiants sont là. Si tel était le cas, il s’agirait d’une erreur stratégique pour l’avenir de notre discipline. Il s’agit donc d’un autre chantier de réflexion (en plus de celui de la fiabilité de nos recherches, voir Éditorial du n° 141) à conduire dans les prochaines années.

Ce numéro n° 142 consacré aux « Approches oculométriques en psychologie du développement et dans les troubles neurodéveloppementaux » montre à quel point les sous-domaines d’une discipline, à savoir le développement typique et le développement atypique, partagent des intérêts théoriques et méthodologiques communs et illustre aussi la nécessité de ne plus travailler en parallèle.

Pr Édouard Gentaz

 Professeur de psychologie du développement à Université de Genève et

 Directeur de recherche au CNRS (LPNC-Grenoble)

 Rédacteur en chef d’A.N.A.E.

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