
Nous vivons depuis quelques années dans un contexte géopolitique de haute incertitude, développé par des pouvoirs autoritaires (USA, Russie, Chine, États Islamistes) qui mènent des guerres sous différentes formes (notamment culturelle, cf. Hunter, 1991) contre le modèle européen et ses valeurs (liberté, souveraineté, laïcité, dignité, sécurité, égalité, fraternité ; cf. Podcast Affaires Étrangères – France Culture, 2025). Résister à ces attaques, exige en premier lieu d’identifier chez leurs auteurs, le mode de pensée, les intérêts et leur crainte des autres, car « fermer les yeux sur des réalités qui bousculent ou déplaisent ne peut que les conforter » (Bernard, 2025). En second lieu, il est fondamental de s’interroger sur les conséquences de cette guerre, sur les valeurs que nous voulons transmettre à nos enfants (Gentaz, 2024).
Dans ce contexte, il est clair que les algorithmes des réseaux sociaux, des géants de la tech, alimentent et exacerbent une polarisation des débats dans l’espace médiatique et politique qui favorisent la juxtaposition des pensées en silo.
Une dimension de cette « guerre techno-culturelle » porte en effet sur notre capacité à mener, au sein de notre espace public et privé, de véritables dialogues à propos de sujets sensibles.
Le dialogue se distingue de la discussion et du débat car il se réfère à un mode de conversation entre des personnes, en vue d’établir les bases d’un accord ou d’un compromis, ou de résoudre un conflit. Pour arriver à un tel objectif, le dialogue implique du raisonnement, du discernement, de l’exactitude et de la sagesse des parties impliquées. Le dialogue appelle donc à ce que les interlocuteurs acceptent que leur pensée, leur point de vue (affectif et cognitif), soient transformés grâce à l’interpénétration des arguments convergents et convaincants, au fur et à mesure de son déploiement. Un dialogue ne consiste pas opposer des arguments ou des démonstrations les uns contre les autres en essayant de détecter des erreurs ou des contradictions. Un dialogue réussi produit un diagnostic intégrant tous les arguments des interlocuteur·trice·s et une conclusion dans laquelle elles et ils se retrouvent tou·te·s.
Il semble ainsi crucial d’apprendre aux enfants à mener de véritables dialogues à propos de sujets sensibles ou conflictuels et cet apprentissage implique des principes inspirés par Borhan (2025).
Principe 1. Apprendre à choisir un lieu et un contexte sûrs
Le lieu et le contexte dans lesquels le véritable dialogue est conduit doit présenter plusieurs caractéristiques : prévisible, calme, sécure, et neutre pour éviter toutes pressions sociales plus ou moins implicites. Le présentiel est largement préférable car il permet un décodage plus aisé de la communication non verbale.
Principe 2. Inclure toutes les parties pertinentes
Conduire un véritable dialogue sur un sujet sensible implique que toutes les parties pertinentes soient impliquées dans le sujet sensible, objet du dialogue.
Principe 3. Apprendre à adopter une posture d’écoute active et empathique
Une écoute active et empathique implique d’apprendre à écouter l’autre, la/le laisser parler et exprimer les faits, ses émotions et ses besoins, sans l’interrompre. La reformulation de ce qui a été dit, sans ajouter des conseils ou jugements, est une étape importante dans un dialogue véritable. Il est important que chacun·e puisse partager son expérience et son point de vue.
Principe 4. Apprendre à se décentrer et à comprendre le point de vue
cognitif et affectif de l’autre
Pour mieux connaître les idées et les croyances d’autrui, il faut pouvoir « se décentrer » pour tenir compte des expériences et connaissances de l’autre, potentiellement différentes de ses propres expériences. Cette compréhension par l’enfant des états mentaux des autres est à la base des échanges sociaux, puisqu’elle permet de donner un sens au comportement d’autrui en inférant ses désirs, ses besoins et ses croyances. Nussbaum (2010) parle « d’imagination narrative » pour décrire « la capacité à imaginer l’effet que cela fait d’être à la place d’un autre, à interpréter intelligemment l’histoire de cette personne, à comprendre les émotions, les souhaits et les désirs qu’elle peut avoir.
Principe 5. Apprendre à poser des questions ouvertes
Il est important de laisser dans un dialogue un moment permettant à chaque partie de poser toutes les questions souhaitées, des questions ouvertes (i.e., n’admettant pas de réponse binaire) de préférence pour faciliter la réflexion, la curiosité et l’ouverture dans les échanges.
Ce type de question permet d’aborder des questions et des réponses complexes et nuancées, non caricaturales.
Principe 6. Expérimenter de véritables dialogues et analyser son efficacité
avec un adulte
Il est important d’accompagner les enfants à expérimenter de véritables dialogues sur des sujets sensibles et d’analyser a posteriori avec elles et eux leurs contenus et dynamiques. Cette analyse doit permettre d’expliciter avec elles et eux les points forts et les faiblesses du dialogue. S’exercer régulièrement à la conduite des dialogues est la clef pour que le dialogue devienne une attitude fondamentale.
En conclusion, cet apprentissage est un levier qui relève de notre responsabilité pour résister à cette « guerre techno-culturelle » menée par les penseurs des pouvoirs autoritaires, qui vise à substituer le « vivre-ensemble » par un « vivre à côté », qui présage d’un prochain « vivre contre ».
Pr Edouard Gentaz
Professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève,
Directeur de recherche au CNRS
Bernard, P. (2025). Écouter ce qu’on ne veut pas entendre. Le Monde, 21-22 décembre.
Borhan, C. et al. (2025). Those who listen, change the world. Nobel Peace Center, Olso, Norvège.
Podcast Affaires Etrangères – France Culture (2025). États-Unis – Europe : la guerre culturelle, 6 décembre 2025. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/affaires-etrangeres/etats-unis-europe-la-guerre-culturelle-6423000
Hunter, J. (1991). Culture wars the struggle to define America. New York, BasicBooks.
Gentaz, É. (2024). Former à l’esprit critique et au changement de point de vue. Comment éduquer les citoyenn·e·s du XXIe siècle à développer des démocraties modernes ? A.N.A.E., 189, 117-119.
Nussbaum, M. (2010). Les émotions démocratiques. Paris : Flammarion.
Pour citer cet article : Gentaz, É. (2025). Apprendre aux enfants à mener de véritables dialogues à propos de sujets sensibles pour résister à cette « guerre techno-culturelle ». A.N.A.E., 199, 749-750. https:// https://anae-publication.com/leditorial/
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