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Les troubles psychiques chez les enfants et les adolescent·e·s augmentent-ils ? Comment y répondre ? – ANAE N° 181 – É. Gentaz

Les études internationales à grande échelle sur la prévalence moyenne des troubles psychiques chez les enfants et les adolescents sont étonnamment rares compte tenu de leur importance cruciale pour identifier les besoins et moyens à mettre en œuvre par les pouvoirs publics. Par exemple, il n’existe pas en 2022 en Suisse de synthèse fiable des données sur cette question chez les adolescent·e·s (Amstad et al., 2022). Dans une méta-analyse portant sur 41 études issues de 27 pays, Polanczyk et ses collègues (2015) ont identifié une prévalence moyenne globale de 13,4 % pour les quatre catégories de troubles : « troubles anxieux (6,5 %) », « dépressions (2,6 %) », « TDAH (3,4%) » et « troubles du comportements (5,7%) ». Dans cette étude, une seule étude conduite en France a été retenue (Fombonne 1994). Au niveau méthodologique, le recueil des données a été effectué à partir d’entretiens diagnostiques ou à partir d’instruments de dépistage comme des questionnaires remplis directement par les participants (ces questionnaires ne donnant que des indications sur la probabilité de la présence de troubles psychiques).

L’étude récente HBSC (Ambord et al., 2020) examine l’évolution entre 2002 et 2018 du pourcentage d’enfants et d’adolescent·e·s de 11 à 15 ans ayant souffert d’un trouble spécifique tels que la tristesse, la mauvaise humeur, la nervosité, la fatigue, l’anxiété, l’irritabilité et les difficultés d’endormissement plusieurs fois par semaine ou plus fréquemment (c’est-à-dire de façon chronique) au cours des six derniers mois.

Figure 1. Évolution des troubles psycho-affectifs récurrents ou chroniques chez les jeunes de 15 ans, 2002-2018.

Les résultats révèlent que pour tous les troubles, l’année 2018 affiche la valeur la plus élevée par rapport aux quatre mesures précédentes. Seule l’expérience d’agacement chronique ou de colère a légèrement diminué. De plus, toutes les valeurs pour les filles sont plus élevées que pour les garçons.

En plus des troubles courants que sont la dépression, l’anxiété et le TDAH, d’autres troubles psychiques prennent de plus en plus d’importance à l’adolescence comme les troubles de l’alimentation et les addictions (Amstad et al., 2022). Diverses études montrent que la crise actuelle du coronavirus a un effet psychique plus important sur les jeunes que sur les personnes plus âgées, et en particulier sur une diminution significative du bien-être psychologique des adolescent·e·s. L’augmentation significative du nombre de cas dans les services ambulatoires des cliniques psychiatriques pour enfants et adolescent·e·s est un indicateur du stress excessif pesant sur les enfants et les adolescent·e·s. Cela était déjà détectable lors du premier confinement au printemps 2020, mais encore plus évident lors de la deuxième vague de la pandémie de l’automne 2020 au printemps 2021.

En conséquence, il est urgent que les pouvoirs publics se saisissent de cette question cruciale de santé publique afin d’y apporter des réponses à la hauteur de ces enjeux. Les recherches montrent qu’il existe plusieurs dimensions en interaction sur lesquelles il est possible d’agir d’une manière efficace pour favoriser et renforcer les ressources internes et externes et donc la santé psychique des enfants et des adolescent.e.s (Amstad et al., 2022). Dans mon édito n°176 (Gentaz, 2022), j’avais déjà indiqué comment favoriser et renforcer les ressources internes (voir figure 2). Pour les ressources externes, deux leviers significatifs sont disponibles.

Le premier levier concerne les compétences parentales. Devenir parent provoque un véritable bouleversement psychologique chez les mères et les pères. La parentalité, c’est-à-dire la capacité d’un parent à prendre soin d’un enfant, représente de nombreux défis. Il est donc important que les parents aient confiance en eux et se sentent capables d’assumer leur rôle aussi bien dans la vie quotidienne, dans la réalisation de tâches courantes, que dans leurs interactions avec le jeune enfant, avec tout ce que cela implique comme corrélats émotionnels : le stimuler, lui sourire, partager le plaisir éprouvé à jouer ensemble, le consoler s’il est triste, répondre à ses sollicitations, lui transmettre des règles de vie et établir des limites. Un regard éclairé sur le développement psychologique de l’enfant peut donc aider les parents à mieux comprendre et à dépasser les moments difficiles. Il est crucial d’aider les parents et leur entourage dans la découverte et dans l’exercice de leur parentalité, tout en respectant leurs propres conceptions. Nous pouvons distinguer différents niveaux d’engagement pour favoriser les compétences parentales (Gentaz, 2022) : informer, former à distance ou en présentiel, préparer et accompagner en présentiel.

Figure 2. Les dimensions (validées par la recherche) sur lesquelles il est possible d’agir pour favoriser et renforcer les ressources internes (propores à l’enfant) et externes (parents, professionnel·le·s et donc la santé psychique des enfants (Gentaz, 2022b).

Le second levier concerne la réduction des inégalités socio-économiques. Nous savons que l’environnement socio-économique de l’enfant via notamment le statut socio-économique de ses parents joue un rôle significatif pour sa santé mentale. Le développement actuel extravagant des inégalités des revenus au niveau mondial (Piketty, 2013) a des conséquences sur le développement de santé globale des enfants (Weber, 2020 ; Wilkinson & Pickett, 2013). En effet, de nombreuses données scientifiques internationales, issues de l’épidémiologie, établissent des liens entre les degrés d’inégalité de revenus dans différents pays (mesures par exemple par les écarts entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres) et d’autres indicateurs mesurant le niveau de bien-être et le bonheur de nos sociétés (alimentation, santé, niveau de vie, environnement, niveau de confiance envers les gens, le statut des femmes, etc.). Parmi ces nombreux indicateurs, plusieurs concernent le développement psychologique des enfants. Les données révèlent des liens significatifs entre le degré d’inégalité et la santé comme le bien-être mental ou éducatif des enfants. Ces résultats concernent aussi bien les pays riches que les pays en développement. La réduction des inégalités de revenus est un moyen à privilégier si les citoyens désirent améliorer globalement la qualité de l’environnement social et par conséquent la qualité de la vie des enfants et des adolescent.e.s et notamment leur santé psychique.

 

Éditorial en accès libre : cliquez ici.

Pr Édouard Gentaz

Professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève,

Directeur de recherche au CNRS,

Directeur du Centre Jean Piaget

Références

Ambord, S., Eichenberger, Y., & Delgrande Jordan, M. (2020). Gesundheit und Wohlbefinden der 11- bis 15-jährigen Jugendlichen in der Schweiz im Jahr 2018 und zeitliche Entwicklung – Resultate der Studie “Health Behaviour in School-aged Children” (HBSC) (Forschungsbericht Nr. 113). Lausanne: Sucht Schweiz. Lausanne:Addiction Suisse.

Amstad, F., Unterweger, G., Sieber, A., Dratva, J., Meyer, M., Nordstrom, K., Weber, D., Hafen, M., Kriemler, S., Radtke, T., Bucher Della Torre, S., Gentaz, E., Schiftan, R., Wittgenstein Mani, A.-F., & Koch, F. (2022). Promotion de la santé pour et avec les es enfants – Résultats scientifiques et recommandations pour la pratique. Rapport 8. Promotion Santé Suisse.

Amstad, F., Suris, J., Barrense-Dias, Y., Dratva, J., Meyer, M., Nordstrom, K., Weber, D., Bernath, J., Suss, D., Suggs, S., Bucher Della Torre, S., Wieber, F., von Wyl, A., Zysset, A., Schiftan, R., & Wittgenstein Mani, A.-F. (2022). Promotion de la santé pour et avec les adolescent-e-s et les jeunes adultes – Résultats scientifiques et recommandations pour la pratique. Rapport 9. Promotion Santé Suisse.

Fombonne, E. (1994). The Chartres Study: I. Prevalence of psychiatric disorders among French school-age children. The British Journal of Psychiatry,164,69-79.

Gentaz, É. (2022a). Éditorial – Comment favoriser la santé mentale des enfants ? A.N.A.E., 2022, 176, 9-11.

Gentaz, É. (2022b). Promotion de la santé psychique. In Amstad, F., Unterweger, G., Sieber, A., Dratva, J., Meyer, M., Nordstrom, K., Weber, D., Hafen, M., Kriemler, S., Radtke, T., Bucher Della Torre, S., Gentaz, É., Schiftan, R., Wittgenstein Mani, A.-F., & Koch, F. (2022). Promotion de la santé pour et avec les enfants – Résultats scientifiques et recommandations pour la pratique. Rapport 8 (pp 76-88). Promotion Santé Suisse.

Piketty, T. (2013). Le capital au XXIe siècle. Paris : Seuil.

Polanczyk, G.V., Salum, G.A., Sugaya, L.S., Caye, A., & Rohde, L.A. (2015). Annual Research Review: A meta-analysis of the worldwide prevalence of mental disorders in children and adolescents. J Child Psychol Psychiatry, 56, 345-365.

Weber, D. (2020). Égalité des chances dans la promotion de la santé et la prévention en Suisse : Définition, introduction théorique, recommandations pratiques. Rapport de base. GDK ; GFCH. Wilkinson, R., & Pickett, K. (2013). Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Les petits matins.

Pour citer cet article : Gentaz, É. (2022). Éditorial – Les troubles psychiques chez les enfants et les adolescent.e.s augmentent-ils ? Comment y répondre ? A.N.A.E., 181, 669-672.