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En finir avec les violences sexuelles faites aux enfants : une urgence collective, une responsabilité partagée, 10 recommandations pour stopper ce fléau – ANAE N° 201 – É. Gentaz

Les violences sexuelles envers les enfants constituent l’une des atteintes les plus graves aux droits fondamentaux. Elles traversent tous les milieux et laissent des séquelles profondes sur le développement. Malgré une visibilité accrue ces derniers temps, elles demeurent massives et sous-
déclarées (Gentaz, 2021). Les drames et scandales, de l’établissement privé catholique Notre-Dame-de-Bétharram (Rapport IFJD, 2026) à la mort de Lyhanna en 2026, illustrent parfaitement ce fléau et les dysfonctionnements majeurs de toute la chaine censée y répondre.

Le rapport public de la CIIVISE (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants) publié en 2023, a marqué un tournant décisif en révélant l’ampleur et le caractère systémique de ces violences en France. Selon ce rapport, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance. L’impunité des agresseurs et l’absence de soutien social donné aux victimes coûtent 9,7 milliards d’euros chaque année en dépenses publiques. Les deux tiers de ce coût faramineux résultent des conséquences à long terme sur la santé (physique et mentale) des victimes.

Les données internationales convergent de manière remarquable : les victimes sont majoritairement des enfants et des femmes, tandis que les auteurs sont très majoritairement des hommes (CIIVISE, 2023 ; OMS, 2021 ; UNICEF, 2020). Cette asymétrie doit orienter les stratégies de prévention.

Un impératif central :
croire, écouter et protéger la parole de l’enfant

Avec 82 préconisations, la CIIVISE (2023) insiste sur un principe essentiel : accorder une crédibilité de principe à la parole des enfants. Or, trop souvent, cette parole est altérée par des pratiques inadaptées : mises en doute, interrogatoires répétés et interprétations biaisées. Les recherches montrent pourtant que la parole de l’enfant est souvent fragmentée, tardive et indirecte, en raison notamment de mécanismes d’emprise, de sidération et de dépendance (Teicher & Samson, 2016). Ne pas croire un enfant constitue une violence secondaire. À l’inverse, écouter, accueillir et protéger cette parole est le premier acte de prévention.

Former tous les professionnel· le· s :
une condition non négociable

La formation constitue un levier central, encore insuffisamment mobilisé. La CIIVISE recommande une formation systématique de tous les professionnel·le·s en contact avec les enfants. Cela concerne les enseignant·e·s, professionnel·le·s de santé, travailleurs et travailleuses sociales, magistrat·e·s, forces de l’ordre, acteur·trice·s du sport et de l’animation. Cette formation doit inclure notamment le repérage des signaux faibles, l’écoute adaptée aux enfants, la compréhension des mécanismes psychologiques, les procédures de signalement, etc. Les recommandations internationales (OMS, 2016) convergent pour souligner que la formation des professionnel·le·s est l’un des piliers les plus efficaces de prévention.

Des recommandations connues, mais insuffisamment appliquées

Si la CIIVISE (2026) salue dans son bilan des avancées concernant ses 82 préconisations faites en 2023, elle souligne encore tout le chemin à parcourir. Le traitement judiciaire et la réparation pour les victimes demeurent les angles morts de la politique publique. La question de l’inceste comme infraction spécifique reste sans réponse. Et parmi les 17 mesures prioritaires identifiées en février 2025, 3 seulement sont pleinement effectives.

Ce décalage contraste avec d’autres pays. Par exemple, l’Espagne, avec la loi organique en 2022 fondée sur le consentement, a engagé une transformation systémique articulant droit, prévention et formation. Il existe donc une alternative : celle d’une action publique cohérente, structurée et assumée.

Un contexte idéologique préoccupant :
disqualification de l’empathie et du « care »

Certains courants idéologiques contemporains, notamment issus de sphères d’extrême droite aux USA, tendent à disqualifier l’empathie, le « care » et la prise en compte de la vulnérabilité, présentés comme des signes de faiblesse. Ces discours rencontrent un écho croissant chez certains jeunes hommes et influencent les normes éducatives. Ils valorisent des formes de domination, de contrôle émotionnel et de rejet du consentement. Or, les travaux scientifiques montrent l’inverse (Gentaz, 2024). L’empathie est un facteur clé de régulation sociale (OMS-WHO, 2010), le « care » constitue un fondement des relations sécurisantes et son absence est corrélée aux comportements violents. Fragiliser ces valeurs revient à affaiblir directement les conditions de protection des enfants.

10 recommandations pour répondre et stopper ce fléau

Une réponse efficace suppose une approche systémique impliquant les citoyen·ne·s et les pouvoirs publics de tous les échelons : locaux, nationaux et européens.

1 – Prévention systématique à toutes les tranches d’âge : éducation au consentement dès le plus jeune âge (UNESCO, 2018) ; programmes spécifiques pour les enfants et en particulier les garçons ; lutte contre les stéréotypes de domination, etc.

2 – Protection de l’enfance : écoute rapide de la parole de l’enfant, dispositifs de signalement accessibles, structures spécialisées pluridisciplinaires, etc.

3 – Soutien à la parentalité : accompagnement au développement des compétences parentales, prévention des contextes à risque, sensibilisation aux signaux d’alerte, etc.

4 – Aide aux victimes et accompagnement de leurs proches : accès rapide à des soins spécialisés, suivi à long terme, reconnaissance des impacts neuropsychologiques.

5 – Accompagnement des proches des victimes : accès rapide à un accompagnement et un suivi combinant les différentes dimensions (psychologique, sociale, juridique, pairs, etc.).

6 – Justice et enquête : formation initiale et continue des magistrat·e·s et enquêteur·trice·s, amélioration du recueil de la parole renforcement des moyens, réduction des délais, etc.

7 – Prise en charge des auteurs : programmes de prévention de la récidive, dispositifs thérapeutiques, interventions précoces, etc.

8 – Responsabilisation des plateformes numériques : obligations de détection des contenus pédocriminels (Europol, 2021), sanctions financières et pénales des propriétaires des plateformes défaillantes, lutte contre les espaces notamment numériques favorisant la violence et le masculinisme, protection des mineur·e·s en ligne, etc. (Gentaz, 2025).

9 – Un levier clé : impliquer les hommes : la prévention ne peut réussir sans l’implication directe des hommes avec une éducation au consentement, une transformation des normes de masculinité et un engagement comme acteurs de prévention (Jewkes et al., 2015).

10- Impliquer les femmes et les hommes dans une vigilance et un contrôle social : les contributions de chacun et chacune à un contrôle social (parole, discours, vigilance, avertissement, signalement, etc.) des comportements liés à toute violence sexuelle sont essentielles pour éradiquer ce fléau.

Conclusion : un choix de société

Les connaissances sont aujourd’hui solides. Les recommandations sont connues. Les exemples internationaux existent. La question n’est plus scientifique. Elle est politique et sociétale. Ne pas agir revient à accepter la persistance de ces violences. Il ne s’agit plus de savoir. Il s’agit d’agir.

 

Pr Edouard Gentaz
Professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève,
Directeur de recherche au CNRS

Références

CIIVISE (2023). Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit. Rapport final. Paris : République française. Rapport public de 2023 | CIIVISE – Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants.

CIIVISE (2026). Le bilan de mise en oeuvre des 82 recommandations | CIIVISE – Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants.

Rapport – IFJD (2026). Rapport BÉTHARRAM : TERREUR ET SILENCE(S). Rapport – IFJD : Commission Betharram

European Institute for Gender Equality (EIGE) (2023). Consent-based rape legislation in Europe. Vilnius.

Europol (2021). Internet Organised Crime Threat Assessment (IOCTA). La Haye.

Gentaz, É. (2021). Éditorial – Les enfants et les adolescents des années 2020 sont-ils bien traités par les adultes ? Pour un véritable « droit supérieur des enfants ». A.N.A.E., 170, 9-11.

Gentaz, É. (2024). émotions et empathie : apprentissages, conscience de soi et normes sociales. In C. Courtet, M. Besson, F. Lavocat, & A. Viala (Eds.), La fabrique des sociétés. Paris : CNRS éditions.

Gentaz, É. (2025). L’impérieuse nécessité de réguler rapidement les nouvelles applications basées sur l’I.A. (« Sora », « Vibes », etc.) : 14 idées de mesures pour limiter une catastrophe annoncée. A.N.A.E., 198, 609-610. https://anae-publication.com/leditorial/

Jewkes, R., Flood, M., & Lang, J. (2015). From work with men and boys to changes of social norms and reduction of inequities in gender relations. The Lancet, 385(9977), 1580-1589.

OMS-World Health Organization (WHO).(2021). Violence against children. Genève.

OMS-World Health Organization (WHO) (2016). INSPIRE: Seven strategies for ending violence against children. Genève.

OMS-World Health Organization (WHO) (2010). Preventing intimate partner and sexual violence against women. Genève.

OMS-World Health Organization (WHO) (2017). Responding to children and adolescents who have been sexually abused. Genève.

Teicher, M. H., & Samson, J. A. (2016). Annual research review: Enduring neurobiological effects of childhood abuse and neglect. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 57(3), 241-266.

UNESCO (2018). International technical guidance on sexuality education. Paris.

UNICEF (2020). A familiar face : Violence in the lives of children and adolescents. New York. Violence_in_the_lives_of_children_and_adolescents.pdf

 

Pour citer cet article : Gentaz, É. (2026). En finir avec les violences sexuelles faites aux enfants : une urgence collective, une responsabilité partagée, 10 recommandations pour stopper ce fléau. A.N.A.E., 201, 125-128. https://anae-publication.com/leditorial/

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