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Comprendre notre sens moral pour favoriser le vivre-ensemble : l’impérieux besoin des autres – ANAE N° 200 – É. Gentaz

Les recherches sur le fonctionnement du sens moral nous apportent de précieux repères pour lutter contre la grande polarisation des débats et favoriser le vivre-ensemble.

Notre esprit humain a développé non seulement une morale mais aussi une capacité à porter des jugements sociaux critiques sur les pensées et les actions d’autrui. La recherche de la droiture dans le sens moral a permis aux êtres humains de construire de grands groupes coopératifs (des tribus aux nations), au-delà des liens de parentalité.

Les limites de nos capacités individuelles

Pour comprendre le fonctionnement psychologique de notre sens moral plusieurs de ces caractéristiques sont éclairantes (Haidt, 2026). Ainsi, nous avons tendance à :

  • émettre spontanément et systématiquement un jugement social sur toutes les réflexions et les comportements des autres avant d’engager un véritable raisonnement moral. Le premier processus, automatique, s’appuie sur des intuitions morales qui vont influencer l’élaboration du raisonnement moral qui lui fera suite (second processus de haut niveau), en réduisant les options possibles, allant même parfois jusqu’à la production d’arguments justifiant les réactions émotionnelles intuitives ;
  • résumer la morale au soin (vs. préjudice) et l’équité (vs. tricherie). Il existe cependant d’autres intuitions morales comme celles liées à la liberté (vs. oppression) la loyauté (vs. trahison), l’autorité (vs. subversion) ou encore la sacralité (vs. dégradation) ;
  • être préoccupé·e·s par ce que les autres pensent de nos positions morales ou nos actions, bien qu’une grande partie de cette préoccupation soit inconsciente ou indécelable chez nous-même ;
  • rechercher et interpréter de nouvelles preuves qui visent à confirmer ce que nous pensons déjà (biais de confirmation). De ce fait, nos raisonnements moraux explicites ont tendance à justifier automatiquement nos jugements moraux spontanés ;
  • mentir ou tricher (tout en nous convainquant de notre bonne foi) lorsque les conditions le permettent (invisibilité, absence de conséquence…) ;
  • déployer des stratégies et astuces dans notre raisonnement pour parvenir aux conclusions souhaitées. De même, nous avons des facilités pour identifier des erreurs dans les raisonnements moraux soutenus par autrui ;
  • utiliser nos raisonnements pour soutenir les positions morales des groupes sociaux auxquelles nous appartenons et montrer ainsi notre engagement envers eux. Nous pouvons être profondément justes et altruistes mais nous apprenons culturellement à propos de quoi et envers qui nous devons l’être.

Les bienfaits des interactions sociales et des groupes

Ces tendances révèlent certes les limites des capacités individuelles humaines à déployer un sens moral éthique. Cependant, elles ne nous privent en aucun cas de notre pouvoir d’agir. Il nous incombe plutôt de savoir les utiliser comme des repères pour proposer des conditions ou des contextes environnementaux favorisant une meilleure réflexion morale et des comportements éthiques.

Compte tenu de ces capacités, le développement du sens moral gagnerait à s’appuyer sur les relations interindividuelles et la participation à des groupes sociaux. Il paraît ainsi opportun de considérer les réflexions et les actions des autres échangées et discutées dans un véritable dialogue (Gentaz 2025) comme des leviers significatifs pour faire évoluer les positions morales des personnes. Cette évolution est possible à la condition que les échanges ou interactions soient effectués dans un contexte affectif sécure et bienveillant (dans une conversion amicale par exemple).

Il serait cependant crucial aussi d’être attentifs et attentives aux conditions d’appartenance à ces groupes. La première est que tous les membres ressentent un lien commun ou un destin partagé qui leur permette d’interagir. La seconde est la présence d’une diversité intellectuelle et idéologique au sein de tout groupe, autrement dit que chaque membre ait la possibilité d’utiliser sa capacité de raisonnement pour discuter et critiquer les affirmations des autres et réciproquement. Ces deux conditions sont essentielles pour faire émerger un raisonnement moral de qualité et des comportements éthiques.

Pr Edouard Gentaz
Professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève,
Directeur de recherche au CNRS

Références

Gentaz, É. (2025). Apprendre aux enfants à mener de véritables dialogues à propos de sujets sensibles pour résister à cette « guerre techno-culturelle ». A.N.A.E., 199, 749-750. https://anae-publication.com/leditorial/

Haidt, J. (2026). La supériorité morale. Pourquoi la politique et la religion divisent (traduction de The Righteneous Mind publiée en 2012). Nouvelles éditions Arpa.

Pour citer cet article : Gentaz, É. (2026). Comprendre notre sens moral pour favoriser le vivre-ensemble : l’impérieux besoin des autres. A.N.A.E., 200, 000-000. https://anae-publication.com/leditorial/

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