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Pour une éducation au bien commun : osons les « Expériences d’Immersion et d’Engagement pour les Autres » (EIEA) pour tous les jeunes de 10 à 16 ans – ANAE N° 202 – É. Gentaz

À l’heure où nos sociétés sont traversées par les effets du changements climatiques, des tensions sociales, des replis identitaires, une fragmentation des liens sociaux, une montée des comportements individualistes et une dégradation de la santé mentale, la question de l’éducation à la citoyenneté devient urgente et nécessite une réponse radicale et large de la part des adultes. Certes, les programmes scolaires transmettent des connaissances essentielles sur les institutions, les droits et les devoirs du citoyen. Mais comprendre véritablement ce que signifient la solidarité, la responsabilité, l’engagement et le bien commun exige davantage et nécessite des expériences vécues, concrètes et incarnées en faveur des autres.

Afin de renforcer chez les jeunes de 10 à 16 ans la compréhension concrète du fonctionnement de la société, le sens de l’engagement collectif et la conscience des responsabilités citoyennes, il apparaît aujourd’hui particulièrement pertinent de leur offrir de véritables expériences d’immersion et d’engagement citoyen (EIEA). Celles-ci pourraient se dérouler au sein d’institutions et de services oeuvrant au service de la collectivité, qu’il s’agisse de la prévention ou de la gestion des situations de crise : services de secours et de pompiers, offices sociaux, services de protection de la nature, hôpitaux, protection civile, polices, armées, organisations humanitaires, etc.

L’enjeu principal n’est pas d’orienter précocement les jeunes vers un métier. Il est plus fondamental. Il s’agit de leur permettre de découvrir, de l’intérieur, les adultes, femmes et les hommes, qui consacrent leur activité professionnelle au fonctionnement de la société et à la protection des biens communs. Dans un monde où les réseaux sociaux valorisent en particulier l’exposition de soi, la recherche de visibilité ou la satisfaction immédiate des intérêts individuels, ces expériences constitueraient une occasion privilégiée de rencontrer des modèles d’engagement, de responsabilité et de coopération.

Les recherches en psychologie du développement montrent que l’acquisition des comportements prosociaux ne procède pas uniquement de prescriptions morales (Gentaz, 2024). Elle se construit à travers l’observation, l’identification à des modèles, la participation à des activités collectives et le sentiment d’appartenance à une communauté. Entre 10 et 16 ans, les jeunes se trouvent dans une phase de développement particulièrement propice à ces apprentissages (Fourneret & Gentaz, 2022). Les jeunes y élaborent progressivement leur identité sociale, leur rapport à autrui et leur compréhension des règles qui organisent la vie collective. Ils découvrent également que la vie en société repose sur un équilibre fondamental entre les droits dont bénéficie chaque citoyen et les devoirs qui lui incombent à l’égard des autres et de la collectivité. Comprendre cet équilibre ne peut résulter uniquement d’un enseignement théorique ; il nécessite une confrontation directe aux réalités sociales et aux institutions qui garantissent simultanément les libertés individuelles et la solidarité collective.

Comment mieux comprendre la valeur du soin qu’en observant le travail coordonné des soignant·e·s auprès des patient·e·s ? Comment prendre conscience de la nécessité de l’engagement collectif sans découvrir le quotidien des pompiers lors d’une intervention ou la préparation minutieuse qui la rend possible ? Comment développer le respect des institutions publiques si celles-ci demeurent des réalités abstraites et lointaines ? Comment saisir la portée de ses propres devoirs de citoyen sans rencontrer celles et ceux qui, chaque jour, mettent leurs compétences au service de toutes et tous ?

Ces expériences d’immersion et d’engagement pour les autres – EIEA – contribueraient à rendre visible ce qui demeure souvent invisible : l’immense travail quotidien nécessaire à la cohésion sociale. Ils permettraient également aux jeunes de mieux comprendre les interdépendances qui caractérisent toute société démocratique. Derrière chaque service rendu
au public se trouvent des équipes qui coopèrent, anticipent, coordonnent leurs actions et placent l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers. Les jeunes prendraient ainsi conscience que les droits dont ils bénéficient reposent sur l’engagement de nombreux professionnels et sur des institutions dont la pérennité dépend également du sens des responsabilités
de chacun. Ils favoriseraient enfin l’acceptation et la diffusion auprès des adultes des messages de prévention.

Au-delà de la simple immersion, ces dispositifs devraient favoriser un engagement progressif des jeunes dans la vie collective. L’immersion permet de découvrir et de comprendre ; l’engagement permet de participer, d’expérimenter et de se sentir acteur. Selon leur âge et les possibilités offertes par les structures d’accueil, les jeunes pourraient contribuer à des activités adaptées à leurs capacités : actions de sensibilisation, projets environnementaux, initiatives intergénérationnelles, activités de prévention, soutien à l’organisation d’événements citoyens ou culturels. L’objectif serait de leur permettre de passer progressivement
du statut d’observateur à celui de citoyen en devenir, conscient de sa capacité à agir au service de la communauté.

Au-delà de la découverte du fonctionnement des institutions, de tels dispositifs pourraient devenir de puissants leviers de mixité sociale. Des jeunes issus d’horizons différents partageraient une expérience commune fondée sur la coopération et      le service du bien commun. Cette rencontre avec des réalités humaines diverses favoriserait l’empathie, le respect mutuel et la reconnaissance de la contribution de chacun au bien-être collectif. Elle contribuerait à développer le sentiment d’appartenance à une même communauté de citoyens, partageant à la fois des droits communs et des responsabilités communes.

Les bénéfices attendus dépasseraient largement le cadre éducatif. Une jeunesse davantage sensibilisée au bien public développerait plus facilement des attitudes de coopération, d’entraide et de responsabilité sociale. Elle serait mieux préparée à exercer sa citoyenneté, à participer à la vie démocratique et à s’engager dans des actions solidaires. À terme, c’est la qualité même du vivre-ensemble qui pourrait s’en trouver renforcée.

De tels parcours pourraient également représenter un levier précieux pour la santé mentale des jeunes (Gentaz, 2022). Dans un contexte où l’isolement social, l’anxiété, le manque de confiance en l’avenir et les difficultés de construction identitaire préoccupent familles, éducateurs et professionnels de santé, ces expériences offriraient aux jeunes des occasions concrètes de développer leur sentiment d’utilité sociale et leur confiance en eux. Les travaux scientifiques montrent en effet que le sentiment d’appartenance, la reconnaissance sociale, l’engagement dans des projets collectifs et la perception de contribuer à quelque chose qui dépasse ses intérêts personnels constituent des facteurs importants de bien-être psychologique. Rencontrer des adultes engagés, comprendre l’impact concret de leurs actions et participer à des projets utiles à la collectivité renforce l’estime de soi, le sentiment d’efficacité personnelle et les compétences socioémotionnelles qui constituent autant de facteurs de protection face aux vulnérabilités psychologiques.

Naturellement, la mise en place de tels parcours devrait être pensée de manière progressive et adaptée aux capacités de développement des jeunes. Les modalités de participation varieraient selon l’âge des élèves, les ressources disponibles dans les institutions d’accueil et les possibilités d’encadrement offertes par les professionnels et les établissements scolaires.
Une découverte principalement fondée sur l’observation pourrait être privilégiée dans les premières  expériences, tandis que des expériences plus approfondies et davantage participatives pourraient être proposées dans un second temps. L’objectif serait de permettre aux jeunes de mieux comprendre le sens et la valeur sociale des missions accomplies par ces institutions.

La réussite d’un tel projet supposerait ainsi une alliance nouvelle entre l’école, les institutions publiques, les familles et les mouvements d’éducation populaire. Une telle coopération permettrait d’inscrire ces parcours dans une continuité éducative reliant les apprentissages scolaires, les expériences de terrain et les espaces éducatifs non formels qui participent eux aussi à
la formation du citoyen. Une telle ambition invite également à repenser l’organisation du temps de l’enfant (Gentaz, 2025).

Face aux défis du XXIe siècle, il est indispensable de renouveler notre manière de transmettre les valeurs démocratiques. Le respect du bien commun ne se décrète pas ; il se découvre, se comprend et s’éprouve dans l’action. En offrant aux jeunes la possibilité d’entrer, même brièvement, dans les lieux où se construit quotidiennement l’intérêt général, nous leur donnerions non seulement des connaissances, mais aussi une expérience concrète de la solidarité en action. L’avenir de nos sociétés dépendra en grande partie de notre capacité à former des citoyens conscients de leurs interdépendances, sensibles aux besoins d’autrui et attachés aux institutions qui garantissent la cohésion collective.

Les expériences d’immersion et d’engagement citoyen pourraient constituer l’un des outils les plus prometteurs pour atteindre cet objectif. Dans un contexte où les logiques individualistes gagnent parfois du terrain, ils offriraient aux jeunes l’occasion de découvrir que la coopération, l’engagement au service des autres et la responsabilité collective demeurent les fondements essentiels de la vie en société. Ils leur permettraient également de mieux comprendre que l’exercice des droits individuels ne peut être dissocié des devoirs envers la communauté et que la démocratie repose autant sur les libertés qu’elle protège que sur les responsabilités qu’elle exige de chacun. En contribuant simultanément à l’éducation citoyenne, à la cohésion sociale et au bien-être psychologique des jeunes, ces expériences constitueraient un investissement majeur pour l’avenir de nos démocraties.

Le bien commun n’est pas une idée abstraite : il est l’oeuvre quotidienne de femmes et d’hommes qui agissent ensemble au service de tous et toutes. C’est cette réalité que notre jeunesse doit pouvoir observer, expérimenter, comprendre et, demain, faire vivre à son tour et promouvoir.

 

Pr Édouard Gentaz
Professeur de psychologie du développement à l’Université de Genève,
Directeur de recherche au CNRS

Références

Fourneret, P., & Gentaz, É. (2022) (Eds). Le développement neurocognitif de la naissance à l’adolescence. Paris : Elsevier-Masson.

Gentaz, É. (2022). La santé mentale des enfants en Suisse. Rapport sur la Santé Nationale en Suisse 2022. Berne : Promotion Santé Suisse. https://promotionsante.ch/programmes-daction-cantonaux/news/informations-actuelles/rapports-de-base.html

Gentaz, É. (2024). Émotions et empathie : apprentissages, conscience de soi et normes sociales. In C. Courtet, M. Besson, F. Lavocat, & A. Viala (Eds.), La fabrique des sociétés. Paris : CNRS Éditions.

Gentaz, É. (2025). La convention citoyenne sur les « temps de l’enfant » en France : 4 principes pour engager des changements majeurs. A.N.A.E., 196, 273-275. https://anae-publication.com/leditorial/

 

Pour citer cet article : Gentaz, É. (2026). Édito – Pour une éducation au bien commun : osons les « Expériences d’Immersion et d’Engagement pour les Autres » (EIEA) pour tous les jeunes de 10 à 16 ans. A.N.A.E., 202, 241-245. https://anae-publication.com/leditorial/

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